EMMANUEL (P.)


EMMANUEL (P.)
EMMANUEL (P.)

Aucun poète français, depuis les grands romantiques, n’aura été aussi «engagé» dans son époque. «Écho sonore» de tous les conflits dont elle retentit et qui ont culminé en l’an 40. L’acte de naissance poétique de Pierre Emmanuel est à ce millésime.

Mais, à la différence de ses illustres devanciers, Pierre Emmanuel, si véhémentement qu’il le dénonce, ne s’en tient pas à l’événement pour lui-même. Son lyrisme le prend au tragique – aussi bien a-t-on pu évoquer Agrippa d’Aubigné plus que Les Châtiments – comme signe accidentel d’une tragédie éternelle qui le dépasse. Il s’y appuie pour le pousser à la hauteur d’un symbole. Il l’insère – et pas seulement la guerre – dans une vision à la fois personnelle et universelle de l’histoire, de l’aventure humaine, dont le sens est chrétien.

Au commencement était le verbe. Il faut l’entendre d’abord de l’opération poétique, avant que l’identification mystique – le Verbe divin – fournisse à celle-ci un répondant et en fasse une épiphanie.

Ainsi résumerait-on un itinéraire de quarante années, jalonné par une trentaine d’ouvrages. Itinéraire spirituel et poétique, c’est tout un, gouverné par Le Goût de l’Un comme s’intitule l’essai (1963) qui le récapitule et en annonce les plus récents prolongements.

Naissance d’un poète

Né à Gan, près de Pau, le 3 mai 1916, de mère béarnaise, fille d’un maître-maçon, et de père dauphinois, tôt émigrés aux États-Unis, Pierre Emmanuel a eu une enfance pratiquement orpheline «chez les frères» à Lyon. Voué au métier d’ingénieur, il songea cependant à devenir philosophe. Il eut révélation de la poésie par La Jeune Parque , grâce à son professeur de mathématiques en «hypotaupe». Alors qu’il enseignait dans une institution libre de Pontoise et s’essayait à des poèmes imités de Paul Eluard, la rencontre et l’influence de Pierre-Jean Jouve furent décisives.

Son premier recueil, Élégies , édité par Les Cahiers des poètes , à Bruxelles, parut, si l’on peut dire, le 9 mai 1940.

Hormis les initiés des revues, on découvrit Pierre Emmanuel avec un volume à l’enseigne de Poésie 41 , intitulé Tombeau d’Orphée , qui fit sensation. Quand même on pouvait être déconcerté par la forme abrupte, par le lyrisme torrentiel, les images violentes avec érection de majuscules – Sang, Sexe, Mort – et par ce que le thème recelait d’ésotérisme sous le tumulte éloquent, on ne doutait pas qu’un poète avait surgi, promis à la grandeur.

L’œuvre: deux «images matricielles»

Dans Notes sur la création poétique , Pierre Emmanuel appelle «matricielles» les images d’où procèdent toutes les autres. Dans sa poésie, il y en a deux qui se sont imposées à lui simultanément, à sa vingt-deuxième année. Il s’agit et d’une image du Christ, et d’une image d’Orphée. On parlerait aussi bien de mythologie personnelle, sous réserve de l’évolution religieuse du poète en ce qui concerne le Christ.

Christ au tombeau : l’image est fixée dès le «premier poème réel ». Ce Christ d’entre le vendredi saint et Pâques est, mythiquement, entre la mort et la vie. C’est le Verbe qui le ressuscite, mais non pas en gloire: en douleur. Il reste «l’homme de douleur», symbole de l’angoisse humaine. L’image ne devait coïncider que trop bien avec l’événement, l’atrocité nazie, qu’elle semblait avoir pressentie. Aussi dominera-t-elle tous les poèmes de «résistance» écrits à Dieulefit (Drôme). Jour de colère , Combats avec tes défenseurs , La liberté guide nos pas : c’est toujours la clameur horrifiée, indignée devant «la Face humaine» – en surimpression «la Face de Dieu» – qu’abîment les crimes, les dénis de justice, les tyrannies; le Christ est omniprésent, exemplairement victime innocente et témoin implacable.

Orphée aux enfers : seconde image, elle aussi fixée tout de suite. Ici l’appropriation est plus intime: Orphée est le double du poète Pierre Emmanuel descendu aux enfers d’une passion malheureuse – et d’une connaissance ténébreuse –, pour y retrouver, grâce au verbe, son Eurydice. Il l’étreint ou croit l’étreindre; mais il l’abandonne aux bras du Christ... qu’il n’aurait pas rencontré s’il n’avait eu la nostalgie de son absence.

Sans égard pour la chronologie, entre tous les gages de merveilleuse fécondité qu’aura donnés le poète, il convient de rattacher au mythe féminin, qu’impliquait déjà le thème d’Orphée , la superbe trilogie: Una ou la mort la vie (1978), Duel (1979), L’Autre (1980), composant Le Livre de l’homme et de la femme , histoire d’amour dans laquelle l’auteur reconstitue en soi-même le couple originel, d’avant le Paradis perdu.

Une synthèse , l’épopée de Babel : articulée sur les deux «images matricielles», Sodome (1944) remonte à l’Ancien Testament pour expliciter, dans un symbole collectif, le tourment personnel du poète, son sentiment de culpabilité et son aspiration à l’unité. Cette fois, c’est Abraham qui lui sert de truchement en prenant à son compte le mythe d’Adam, dédoublé en Ève par le Créateur et consommant sa dualité par la faute originelle. Mais Ève suscite le Verbe, donc la résurrection.

Plus ambitieux encore est le vaste, surabondant poème de Babel (1951) que le poète considère comme son livre: «Je me crus de taille à bâtir une épopée spirituelle de l’histoire humaine, non point dans sa nouveauté, mais dans sa sempiternelle répétition.» Non pas paraphrase, mais transposition mythique, Babel résume toutes les civilisations tôt ou tard insurgées contre leur principe et leur fin. C’est un étagement métaphysique et religieux des thèmes les plus actuels, de «la mort de Dieu» à l’avènement du surhumain inhumain.

L’officiant du Verbe

Le poème liminaire du premier recueil de Pierre Emmanuel, Élégies , s’intitule «Naissance du verbe». Le passage de la minuscule (parole humaine) à la majuscule (référence divine) trace la Ligne de faîte (Choix de textes par lui-même, 1966) de l’auteur. Il a fait plusieurs fois le point de sa démarche dans des autobiographies spirituelles: à la trentaine, Qui est cet homme? ou le Singulier universel (1948); vers la quarantaine, L’Ouvrier de la onzième heure (1954); à la cinquantaine, Le Goût de l’Un (1963) et La Face humaine (1965) qui exprime, en somme, un point d’arrivée: acte de foi positivement chrétienne.

Cette prose est à la même hauteur de langage que la poésie dont elle élucide les thèmes et les modes d’investigation. Le moins élégiaque des poètes se veut un officiant du Verbe: «Le langage n’est pas un instrument, c’est l’être même de l’homme...» Ce faisant, sa poésie est à la fois révolutionnaire et réactionnaire sur le plan de l’art. Révolutionnaire par le crédit créateur accordé aux mots, au pouvoir des métaphores inédites qui changent les apparences, renouvellent les rapports de l’homme avec les choses. Réactionnaire, par le refus du jeu, de la gratuité, par le besoin de signification intelligible, par l’opposition au détournement, à l’appauvrissement ou à l’avilissement du sens des mots.

Poésie oratoire, qui sait néanmoins se contenir dans les «cantos» de Chansons du dé à coudre , dans Visage nuage (1955), Versant de l’âge (1958) et, à l’extrême du dépouillement, dans Évangéliaire (1961). Poésie dont les défauts n’ont jamais été que des excès. Poésie qui préfère le rythme à l’incantation, la force au charme, qui en appelle plus à l’émotion intellectuelle qu’à la jouissance sensible et impose sa propre exigence: celle de l’attention au «langage vrai».

Encyclopédie Universelle. 2012.

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